Mesdames, Messieurs,
Bonsoir. Permettez-moi tout d’abord de remercier chaleureusement pour son invitation mon ami et camarade Edouard Glissant, fondateur de l’Institut Tout Monde. Edouard n’est pas seulement un grand homme de la littérature française, c’est aussi un géant intellectuel des Caraïbes. Vous comprenez pourquoi c’est un immense honneur d’être là ce soir. Cela fait vingt-sept ans qu’Edouard et moi nous connaissons mais aujourd’hui, je ne suis pas seulement là en tant qu’ami : je viens vous présenter l’Institut George Padmore, basé à Londres.
Lorsque notre ami commun, Jean-Jacques Lebel, m’informa qu’Edouard créait l’Institut Tout Monde, je compris immédiatement que nous tenions là une occasion supplémentaire de tisser des liens entre les diasporas caribéennes anglophones et francophones d’Europe. Edouard fut du même avis, et nous eûmes l’occasion d’en débattre lorsqu’il se rendit à Londres pour le lancement de “Quand les murs tombent”, son essai cosigné avec Patrick Chamoiseau s’insurgeant contre la politique française d’immigration basée sur le concept d’Europe forteresse.
L’Institut George Padmore et l’Institut Tout Monde sont deux organisations différentes, mais qui partagent deux points communs : la vision humaniste d’un monde nouveau et la compréhension implicite de l’importance de la culture et de la créativité culturelle dans les changements en cours. Je profite de l’occasion qui m’est donnée pour présenter brièvement l’Institut George Padmore et son fondateur, John La Rose. Qui était George Padmore? Originaire de Trinidad, communiste puis panafricaniste engagé, il fut l’un des principaux organisateurs, avec Kwame Nkrumah, du cinquième Congrès Panafricain de Manchester en 1945, lequel mit en branle le processus de décolonisation en Afrique. L’Institut prit son nom, en hommage à sa contribution aux luttes de libération du peuple Noir, et pour garantir également une certaine tradition et continuité.
L’Institut George Padmore doit tout à John La Rose et à sa vision du changement qu’il mit en pratique jusqu’à sa mort, en février 2006. Fondé en 1991 par La Rose et un groupe d’activistes politiques et culturels en lien avec la maison d’édition New Beacon Books, le GPI est aujourd’hui un centre d’archives, d’information et de recherche à mission éducative, doté de ressources liées à l’histoire sociale, politique et culturelle des communautés Noires originaires des Caraïbes, d’Afrique et d’Asie en Grande-Bretagne et en Europe continentale. Le GPI se situe dans le même bâtiment que les éditions New Beacon Books dans le quartier de Finsbury Park, à Londres.
Les buts et objectifs déclarés du GPI sont triples : tout d’abord, mettre en place une bibliothèque qui soit un centre de recherche et de ressources éducatives, afin de diffuser ces documents de manière physique à l’Institut, et par le biais des méthodes les plus modernes de stockage, de recherche documentaire et de communication. Deuxièmement, organiser des activités culturelles et éducatives comme des colloques, des ateliers, des séminaires, des conférences, des discussions et des ateliers de lecture. Enfin, publier des documents pertinents.
Conscient du rôle crucial de l’éducation et de l’école pour combattre l’intolérance, l’ignorance, les préjugés et le racisme; conscient également que les archives en sa possession sont une ressource importante pour la prochaine génération et pour rendre notre société plus humaine, la programmation du GPI en matière de publications et d’évènements publics se concentre sur l’apprentissage. Ainsi, parallèlement à son activité d’archivage, le GPI réunit des témoignages oraux, prépare des ressources éducatives à partir de ses archives et rencontre à ce sujet les responsables des programmes d’éducation dans les écoles et les collèges.
Le GPI a en sa possession les archives suivantes :
Le Mouvement des artistes caribéens (1966-1972); le Mouvement éducatif Noir et le Mouvement des écoles communautaires privées Noires (1960 à nos jours); le Mouvement des parents Noirs, le Mouvement de la jeunesse Noire et l’Alliance avec les collectifs Race Today et Northern Collective (1975 – fin des années 1980); le Comité d’action pour la vérité sur le massacre de New Cross (1981); le salon international des livres radicaux, Noirs et du Tiers-monde (1982 – 1995); le Mouvement d’action européen pour l’égalité raciale et la justice sociale (début des années 1990 – milieu des années 1990); le Mouvement de promotion du carnaval (1970 – années 1990); la maison d’édition New Beacon Books (1966 jusqu’à nos jours); l’enquête Macdonald sur le racisme dans les écoles de Manchester (1987); ainsi que les archives personnelles de John La Rose. Ces ressources peuvent prendre la forme de comptes-rendus de réunions, de lettres, de brochures, de matériel de campagne, de posters, d’enregistrement sur cassettes, de transcriptions et de photographies. Concernant l’enquête Macdonald, le GPI possède la totalité des preuves soumises lors de l’enquête; dans le cas de la maison d’édition New Beacon Books, le GPI possède des exemplaires rares de journaux et magazines ainsi que des données sur des campagnes et des organisations des Caraïbes, d’Afrique et des États-Unis portant sur les interconnexions entre les différentes communautés de la diaspora noire.
Les archives ont été en grande partie nettoyées, classées, cataloguées et numérisées et sont accessibles à partir du site Internet www.georgepadmoreinstitute.org. Le lancement du site Internet a d’ailleurs été un évènement crucial pour le GPI en 2008.
Permettez-moi de vous donner une idée de la nature éclectique des programmes du GPI destinés au grand public. En 2008, nous avons accueilli une exposition exhaustive organisée par maître Ian Macdonald, un des meilleurs spécialistes de l’immigration, intitulée ‘Expulsion, transport et détention illégale de prisonniers, détention et torture”, à partir de son expérience en tant qu’avocat spécial ayant mis en lumière l’utilisation par les américains de la torture et de la détention indéfinie pour obtenir des renseignements. Nous avons également organisé un débat entre l’administrateur du GPI, Roxy Harris, et l’écossais James Kelman, lauréat du prix Booker, autour de son nouveau roman ‘Kieron Smith, Boy’ qui a notamment porté sur les problèmes de langage. Par ailleurs, nous avons reçu David Hilliard, membre fondateur et chef du personnel du parti des Blacks Panthers aux États-Unis, qui a présenté le journal du parti ‘Black Panther Intercomunal News Service’, en insistant sur son impact aux États-Unis et à l’étranger. Parmi les autres invités, Carole Boyce-Davis a pu parler, à partir de son livre ‘Left of Karl Marx; The Political Life of Black Communist Claudia Jones’, de la vie et de l’héritage de cette activiste et féministe, pionnière dans l’édition de journaux. Le britannique Colin Grant, auteur de la nouvelle biographie de Marcus Garvey, ‘NegroWith A Hat’, a lu quelques extraits de son dernier ouvrage et a fait une présentation passionnante de Marcus Garvey. Cy Grant, vétéran guyanais de la deuxième guerre mondiale, acteur et chanteur folk, a lu des extraits de son livre ‘Rivers of Time:Collected Poems’. Enfin, en guise de modeste hommage posthume à Aimé Césaire, le GPI a accueilli la lecture du ‘Cahier d’un retour au pays natal’ par l’acteur et metteur en scène jamaïcain Anton Phillips, accompagné à la flûte par le peintre, écrivain et musicien Errol Lloyd.
J’aimerais maintenant vous présenter un peu plus avant les origines du GPI et les idées qui sous-tendent son travail, en vous parlant un peu de son fondateur, John La Rose – un contemporain d’Edouard. John La Rose était un vétéran de la politique dans les communautés Noires de Grande Bretagne. Né en 1927 à Arima, à Trinidad, il émigra en Grande Bretagne en 1961, et y mourut en février 2006, à l’âge de 78 ans. Dans la nécrologie que j’écrivis pour le journal The Guardian, j’y affirmais que “Comme Marcus Garvey, CLR James, George Padmore…. et Franz Fanon, La Rose s’inscrit dans cette tradition caribéenne d’activisme radical et révolutionnaire, dont la contribution a rayonné sur tous les continents”. J’y déclarai également que John était mon mentor, mon ami et camarade, “la personne la plus extraordinaire qu’il m’ait été donné de rencontrer”, poète, essayiste, éditeur, réalisateur de films, syndicaliste, activiste politique et culturel.
John La Rose aimait répéter que ‘nous sommes arrivés en Grande-Bretagne avec notre conscience’, soulignant ainsi la tradition de lutte contre le colonialisme apportée par le peuple caribéen émigré en Grande-Bretagne. Dans les années 1940, il participa à la fondation du Mouvement pour la liberté des travailleurs (Workers Freedom Movement) à Trinidad, et publia leur journal, ‘Freedom’.
John La Rose était membre exécutif du Syndicat des travailleurs unis (Federated Workers Union), qui fusionna plus tard pour devenir le Syndicat national des fonctionnaires et travailleurs unis (The National Union of Government and Federated Workers). Il devint ensuite secrétaire général du Parti indépendance des Antilles (West Indian Independence Party), et se présenta sur la liste du parti aux élections générales de 1956, après avoir été interdit de séjour par les autorités coloniales britanniques dans les autres îles des Caraïbes. Il participa également au conflit interne du Syndicat des travailleurs du secteur pétrolier (Oilfield Workers Union), et fit partie de la branche ‘rebelle’ victorieuse lors des élections syndicales de 1962. John La Rose fut nommé représentant du syndicat en Europe, et occupa ce poste jusqu’à sa mort.
Son implication politique et culturelle commença peu après son arrivée en Grande-Bretagne en 1961. En 1966, il fonda avec Sarah White ‘New Beacon Books’, la première maison d’édition et librairie caribéenne, également diffuseur international. Son ambition concernant New Beacon, baptisé ainsi en mémoire du magazine ‘Beacon’ de sa jeunesse à Trinidad, était claire et affirmée sans ambages dans le catalogue : “Ayant grandi dans une société coloniale, John La Rose eut très tôt profondément conscience que la politique du colonisateur se basait délibérément sur la rétention d’informations à l’égard de la population. Il remarqua également l’absence de continuité d’une génération à l’autre en matière d’information. Par conséquent, l’acte de publier était un moyen d’entériner de manière indépendante la culture, l’histoire, la politique propre à chacun – d’avoir conscience de soi – et de mettre fin à cette discontinuité.”
Cette même année 1966, en collaboration avec l’écrivain et animateur radio jamaïcain Andrew Salkey et le poète et historien des Barbades, Kamau Brathwaite, il cofonda le Mouvement des artistes caribéens (Caribbean Artist Movement), plateforme d’expression pour les artistes, poètes, écrivains, dramaturges, acteurs, musiciens et critiques caribéens. Dans son livre ‘The Caribbean Artists Movement: A Literary and Cultural History’, Anne Walmsley écrit : “Leur objectif était de découvrir leur propre esthétique et d’esquisser de nouvelles tendances pour leurs arts et leur culture; de connaître leur histoire; de réhabiliter leur héritage amérindien et de réintégrer leurs racines africaines; de récréer des liens avec le ‘populaire’, en incorporant la langue et les rythmes musicaux du peuple dans la littérature caribéenne; de réaffirmer leur propre tradition face à la tradition dominante.”
Pendant les années 1960, John La Rose s’engagea dans le Mouvement pour l’éducation des Noirs (Black Education Movement), s’opposant notamment à la politique d’affectation des enfants caribéens dans des écoles pour enfants retardés. En 1969, il créa l’école communautaire privée George Padmore pour enfants caribéens (George Padmore Supplementary School for West Indian children); par ailleurs son rôle fut crucial dans la création de l’Association nationale des écoles communautaires privées (National Association of Supplementary Schools) dans les années 1980. En 1975, après l’agression physique d’un élève Noir par la police devant son école du quartier londonien de Haringey, John La Rose fonda avec les parents concernés le Mouvement des parents Noirs (Black Parents Movement), destiné à combattre le traitement brutal et la criminalisation des jeunes Noirs, à faire campagne pour renforcer le contrôle des jeunes et des parents, et à avoir droit à une éducation décente. Le Mouvement des parents Noirs s’associa avec le Mouvement des Jeunes Noirs (Black Youth Movement) et les collectifs Race Today et Northern Black, pour devenir l’Alliance. L’Alliance fut le mouvement politique et culturel le plus puissant organisé par les Noirs de Grande-Bretagne au cours des années 1970 et jusqu’au milieu des années 1980, remportant de nombreuses actions contre l’oppression policière, organisant des campagnes pour une meilleure éducation publique et soutenant les luttes de la classe ouvrière Noire. Après l’incendie criminel d’un parti politique caribéen en 1981, au cours duquel 14 jeunes Noirs perdirent la vie, c’est à l’Alliance que revint la création du Comité d’action pour la vérité sur le massacre de New Cross (New Cross Massacre Action Committee), en réponse à l’attaque Arson, et la mobilisation de 20 000 Noirs et supporters en mars 1981 pour protester contre la mort de ces jeunes et l’échec de la police à mener une enquête impartiale. John La Rose présida ce Comité d’action. Parmi les autres organisations qu’il fonda, ou pour lesquelles il fut un élément crucial lors de leur fondation, citons : le Comité pour la libération des prisonniers politiques au Kenya (Committee for the Release of Political Prisoners in Kenya), Solidarité africaine (Africa Solidarity) et l’Action européenne de promotion de l’égalité raciale et de la justice sociale (European Action for Racial Equality and Social Justice).
L’organisation annuelle du Salon international des livres radicaux Noirs et du Tiers-monde (International Book Fair of Radical Black and Third World Books) entre 1982 et 1995, organisée au commencement avec Bogle-L’Ouverture Books et Race Today Publications, constitue probablement une des plus belles réussites de John La Rose. Dans son adresse au premier salon du livre, John La Rose déclara : “L’ouverture de ce premier salon international des livres radicaux Noirs et du Tiers-monde marque le début d’une phase nouvelle et grandissante pour le développement des idées et des concepts radicaux et leur expression dans la littérature, la politique, la musique, la vie sociale et artistique.” Le salon du livre rencontra un vif succès. C’était, en effet, “un rassemblement des continents pour écrivains, éditeurs, distributeurs, libraires, artistes, musiciens, réalisateurs, ainsi que pour tous ceux inspirant et consommant leurs productions créatives.” Edouard fut invité à ce salon à au moins une occasion.
J’aimerais conclure cette présentation par l’appel de John La Rose lancé lors du douzième salon du livre. Il écrivit ainsi en 1995 : “Alors que la fin du siècle approche et que débute un nouveau millénaire, j’entraperçois de grandes perspectives d’espoir et de promesses. Les fondations sont posées pour la réorganisation et l’humanisation universelle des sociétés, sur la base des découvertes rapides et de la performance des nouvelles technologies. Nous sommes au seuil d’un nouveau monde en pleine construction, nous nous dirigeons vers une nouvelle conceptualisation du monde issue des grands bouleversements sociaux modernes, des révolutions et du changement permanent; des révolutions de 1789 à nos jours, d’une plus grande égalisation du pouvoir et de la puissance dans le monde dans lequel nous vivons. Nous, citoyens du monde, sommes dorénavant impliqués pour témoigner de l’interaction entre l’art, la musique, la danse, le langage, la réflexion, le théâtre. Grâce à la télévision internationale en direct, aux ordinateurs, à la vidéo et à Internet, nous sommes témoins des interconnections incessantes entre nous-mêmes, entre la politique et l’économie, et l’inévitable transculturation entre les religions, les nationalités, les ethnies et les cultures. Les visions du changement, de la survie et du progrès sont troublés par les doutes, les incertitudes et le manque de perspectives; par les cruautés humaines, les inégalités, le sectarisme, le sexisme, le racisme et le nettoyage ethnique. Il reste encore de nombreuses montagnes à gravir, de nombreuses barbaries à affronter; car telle est la lutte pour transformer les promesses en réalité. Néanmoins, la capacité indomptable de l’esprit humain à faire face à l’oppression, à faire et refaire des changements, est en marche.”
Mesdames et messieurs, j’espère avoir démontré à Edouard et à son équipe que les Instituts Tout Monde et George Padmore sont certes deux entités différentes, mais qui partagent certaines valeurs ou, tout au moins, une convergence de vues pour un monde meilleur.
Linton Kwesi Johnson
9 Décembre 2008.